CHAPITRE XIII

La nuit commençait. La lumière d’une lanterne ruisselait par une porte ouverte de la grange. Jim s’en approcha et s’immobilisa, les yeux clignotants. Il portait tendrement dans ses bras le paquet enveloppé dans sa veste. Il arbora un visage crispé d’épuisement et se mit à respirer en haletant.

— Écoutez ! dit-il, essoufflé… Vous… vous avez un Petit Ami, ici ? Je… Je dois lui montrer quelque chose. Je…

Le fermier était un vieillard dont le visage exprimait une grande patience et, bien entendu, une paix surnaturelle. Il trayait une vache. Il se retourna lentement, comme quelqu’un pour qui le moindre geste est extrêmement pénible.

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’étais avec… les gens qui poursuivaient le type, dit Jim, bégayant de fatigue. Je n’étais pas fort. Je me suis affaissé. Je ne pouvais pas faire ce que me disait mon Petit Ami ! Je n’en pouvais plus… Je suis tombé et je n’ai pas pu me relever… Perdu connaissance… Évanoui, je crois. Quand je suis revenu à moi, j’étais tout seul. J’ai essayé de retrouver le groupe… Trouvé un type mort étendu sur le sol. Il portait ce Petit Ami que j’ai là…

Une étincelle d’émotion passa sur le visage maigre et patient de l’homme assis sur le tabouret.

— Y portait un Petit Ami ?

— Oui… Le Petit Ami est malade ! cria Jim, comme pris de frénésie. Il est… il est vivant. Je le sais ! Mais il… ne peut rien me dire… Il est là, couché…

Il montra l’objet enveloppé dans sa veste et se lamenta :

— Je ne sais pas quoi faire… Je l’ai ramassé et enveloppé au chaud. Je le porte depuis lors et j’essaie de trouver quelqu’un… Seul un autre Petit Ami saura quoi faire… Vous ne pouvez laisser mourir un Petit Ami !

Les yeux du vieillard le regardèrent avec lassitude, mais sans soupçon. L’histoire de Jim était si extraordinaire qu’il ne pouvait être question de vraisemblance. Mais elle en appelait à tous les instincts de loyauté et de dévotion que les Choses avaient infusés dans leurs victimes.

— J’étais perdu ! balbutia encore Jim d’une voix désespérée. Je ne pouvais pas arriver ici plus vite ! Je suis de la ville ! Je ne sais pas comment trouver mon chemin par ici dans ces broussailles ! Vite ! Il faut que je l’amène à un autre Petit Ami qui me dira quoi faire !

Le fermier se redressa à demi, puis se laissa retomber comme si l’effort avait été trop grand.

— La Mère vous montrera où qu’il est, dit-il la voix pâteuse. Nos gens font tous le guet dehors pour le cas où ce tueur serait encore dans les parages et… notre Petit Ami est bien gourmand !… Elle vous dira…

Jim fit demi-tour et partit en vacillant vers la maison. Un espoir terrible montait en lui. Peut-être qu’il n’y avait présentement que deux vieillards à la ferme ? Mais bien sûr ! L’homme qui était au service des Choses s’était sans doute tenu le raisonnement que si Jim, comme on lui avait ordonné de le croire, était un maniaque il pouvait avoir déguisé une victime et l’avoir fait passer pour lui-même, dans la seule intention d’arrêter les recherches. Il serait ainsi libre de commettre d’autres crimes dans la même région. Après tout, il n’était nullement prouvé qu’il se trouvait en ville. On n’avait qu’un appel téléphonique anonyme. On continuait donc les recherches dans les montagnes tandis que la ville était épluchée avec un soin minutieux. Et si les gens de cette maison étaient encore à la poursuite du fugitif et qu’il ne s’y trouvait que deux personnes pour servir et nourrir la Chose… ces deux individus étaient sans doute si affaiblis qu’ils lui permettraient de monter seul voir le Petit Ami. Car celui-ci était vorace. Et Jim n’aurait pas besoin de tuer ces gens…

Il monta à pas pesants les marches qui conduisaient à la cuisine. Une femme y était assise. Le manque de sang lui faisait une chair presque transparente. Elle ouvrit les yeux.

— J’ai… j’ai quelque chose à dire au Petit Ami, fit Jim avec le même halètement désespéré. Votre mari m’a dit que vous alliez me montrer…

La déloyauté à l’égard d’un Petit Ami et, en conséquence, la menace d’un danger pour celui-ci, étaient inconcevables pour un esclave. La femme, dans un grand effort, indiqua du doigt le chemin. Un étroit escalier menait à la mansarde. Jim y alla et le monta en portant l’objet enveloppé dans sa veste comme un bien infiniment précieux et très lourd. La mansarde était sombre, chaude et calme. On y sentait une odeur qui, pour les narines de Jim, était subtilement horrible. Ce n’était pas l’odeur saine et vigoureuse des animaux apparentés à l’homme. C’était comme une senteur âcre d’immondice.

Quelque part, un mouvement infinitésimal. Bruit presque imperceptible de chiffons et de vêtements. Un frisson parcourut la nuque de Jim.

— L’homme qui est dehors, fit Jim, la voix chevrotante, m’a dit de monter ici vous voir.

Les Choses ne pouvaient lire dans l’esprit des hommes. Les hommes devaient venir relater aux Petits Amis les faits que ceux-ci désiraient connaître. Mais comme tous les hommes, sauf un, étaient leurs esclaves…

Jim s’avança vers le bruit. Il savait que la Chose lui ordonnait de s’approcher. C’était normal. Et elle ne savait pas que ses ordres étaient absorbés par le casque de Jim et non par son cerveau. Jim s’approcha du bruit en tâtonnant… Peut-être la Chose pouvait-elle voir dans l’obscurité. Lui ne le pouvait pas. Et il ne devait pas s’attarder. Il devait agir avec la rapidité de la pensée. Plus vite que la pensée. Il ne fallait pas laisser à la Chose la possibilité d’émettre un seul concept d’alarme…

L’allumette qu’il tenait s’enflamma. Il eut une rapide vision de poutres inclinées que la lumière teintait de jaune, de la mansarde, d’une ou deux malles et de caisses d’objets mis en réserve, de la cheminée de briques qui montait jusqu’au toit. Il y avait une boîte à ses pieds. Une boîte d’emballage tout à fait quelconque, garnie de chiffons. Et dans la boîte…

Jim se jeta brutalement par terre avec l’objet qu’il avait fabriqué, et, dans ce mouvement, sa veste s’envola. Il connut un instant d’effroi quand l’ouverture du piège de fil de fer parut accrocher quelque chose de doux qui cédait hideusement. Il crut avoir raté son coup. Mais il appuya de tout son poids et il sentit le piège trembler et frissonner sous les violents efforts de la Chose qui s’y trouvait emprisonnée. Alors il travailla avec une hâte désespérée tandis qu’une lueur froide le baignait tout entier, jusqu’à ce que la Chose fût ligotée.

Quand il eut fini, il sentit monter en lui une horrible nausée. Naturellement, si les spires de métal pouvaient faire obstacle au passage des pensées même d’un groupe de Choses unissant leurs forces mentales, à plus forte raison pouvaient-elles maintenir à l’intérieur la pensée d’un seul. Et cette Chose se trouvait dans une cage de fil au tissage serré, munie d’un couvercle que Jim avait attaché en faisant des nœuds solides avec les bouts de fil qu’il avait laissés libres à cette intention. La Chose se démenait, prise d’une panique furieuse, et la cage tremblait sous ses efforts. Jim frotta une seconde allumette pour s’assurer que tout était solidement assujetti.

Il put distinguer la masse presque informe que contenait la cage. Il vérifia les attaches et les tordit avec plus de force encore, puis tordit même les nœuds deux à deux. Ses doigts, à un moment, effleurèrent le fil de la cage. De minuscules crocs s’avancèrent et du sang perla à un de ses doigts, Mais cela, qui était comme la lutte frénétique d’un rat pris au piège, le rassura dans une certaine mesure. La Chose n’avait pas poussé un cri. Peut-être ne le pouvait-elle pas ?

— Vous comprenez le langage, dit-il doucement. Rappelez-vous ceci : j’ai un pistolet, et aucun de vos camarades ne peut me dominer. Si je suis arrêté par leurs esclaves, mon premier soin sera d’envoyer une balle dans la cage où je vous ai mis. Une balle dans votre corps immonde ! Donc, si vous avez pu, avant que la cage soit refermée, dire à vos amis de la région que vous êtes pris, vous savez ce que vous aurez » comme récompense !

Jim ramassa la cage et, dans l’obscurité, l’enveloppa de sa veste comme auparavant. Il regagna l’escalier étroit, guidé par la faible lueur qui y montait. Il descendit et, quand il arriva dans la cuisine, il portait la cage comme un objet très précieux qu’il fallait garder avec un soin tendre et anxieux. Il se rappela qu’il fallait parler d’un ton pressant et épuisé, encore plus pressant maintenant.

— Le Petit Ami, là-haut, dit que je dois apporter celui-ci à Clearfield, haleta-t-il. Où est-ce que je peux trouver une voiture ?

La femme, assise dans la cuisine comme un fantôme, fit, de la main, un faible geste vers la porte.

Jim, toujours chancelant, sortit. Dehors, le vieillard de la grange lui jeta un long regard.

— Je… Il faut que j’emmène le Petit Ami à Clearfield, dit Jim d’une voix entrecoupée. Votre Petit Ami me l’a dit… Une voiture !

Le vieux fermier répondit de sa voix languissante :

— Il vient… de se nourrir. Il ne s’inquiète plus beaucoup de rien. C’est pour cela, je suppose, qu’il ne m’en a pas parlé. Mais s’il vous l’a dit…

Il rassembla ses forces pour se lever. Il pouvait à peine marcher ; il précéda Jim avec la lanterne jusqu’à la petite construction dans laquelle Jim avait cru reconnaître un garage.

— La voiture est là, dit le vieillard un accent de tristesse résignée. V’la les clefs. Je… j’espérais qu’y vous dirait de rester ici. Nous sommes que deux, la Mère et moi, et il est gourmand. Je ne crois pas que nous tiendrons jusqu’au retour des gens…

Jim prit les clefs et ouvrit le garage. Le véhicule était une petite automobile d’un type courant, facile à conduire. Il posa son paquet – qui tremblait un peu – sur le siège placé à côté de celui du conducteur. Puis il s’installa au volant et sortit du garage à reculons.

— De quel côté pour Clearfield ? demanda-t-il, fiévreux.

— Tournez à droite et suivez la route, répondit le fermier d’une voix lasse. Ne prenez pas celle qui s’embranche sur la gauche, à un mille d’ici ; elle mène à l’État du Nord. Allez tout droit devant vous…

— Bien ! acquiesça Jim.

La petite voiture démarra et se dirigea rapidement vers la grande route où le bus de la ville avait déposé Jim. Mais ce dernier ne continua pas dans la même direction quand il arriva à l’embranchement, il s’engagea à gauche et partit droit vers le nord.

Dix milles plus loin, Jim dit à la Chose frémissante qui se trouvait près de lui dans la cage de fer :

— Vous êtes des brutes fichtrement stupides ! Vous n’aviez que deux personnes pour vous alimenter et vous les avez affaiblies tellement qu’elles n’avaient plus de réactions… C’est d’ailleurs pour cela que je m’en suis tiré. Si vous aviez été moins vorace, vous auriez pu vous défendre.

Il parla évidemment pour se rassurer lui-même, car il savait que sa tâche commençait à peine.